Luis Bunuel

Luis Buñuel

LUIS BUÑUEL est de ces réalisateurs qui font l'unanimité, mais restent assez peu connu du grand public. En vous donnant ici sa filmographie, quelques liens et un petit commentaire général sur son oeuvre, nous espérons vous fournir une page de consultation pratique et aussi ouvrir la porte à vos éventuelles contributions à propos de ce réalisateur...

Courte biographie


IL EST NÉ à Calanda (dans l'Aragon), une petite ville réputé pour son fanatisme religieux, ainé d'une famille assez aisée de 7 enfants, il doit subir (le mot est faible) les durs préceptes d'une éducation religieuse imbécile. À 14 ans, il craque, et part dans un institut laïque, où il découvre Marx, entre autres. Il y reste deux ans.

À 17 ans il part à Madrid pour commencer des études supèrieures, il rencontre Dali et Garcia Llorca, apporte son soutient aux mouvements Dadaïste, ses capacités pour les sciences naturelles le poussent à intégrer les cours du Museum d'histoire naturelle. Apès la mort de son père en 1923, il termine un diplôme en philosophie et en 1925 il part pour Paris comme secrétaire d'Eugenio Ors dans le cadre de la Société internationale de Coopération Intellectuelle. À Paris il écrit une adaptation de "Hamlet", débute dans la mise enscène au théâtre, mais surtout, il s'intéresse de plus en plus au cinéma, écrit quelques critiques pour pouvoir bénéficier d'une carte de presse. Un soir, c'est la révéllation pour Buñuel, avec la projection d'un film de Fritz Lang, "Les trois lumières" ("Der Mude Tod"). Il décide de faire du cinéma.

Afin d'intégrer ce milieu relativement fermé, il s'inscrit à l'école de comédien de Jean Epstein, son travail acharné le fera nommer assistant sur le tournage, en 1926, de "Mauprat", puis, en 1928, de "La chute de la maison Usher". Durant ces années il apprends la technique auprès des chefs opérateurs, et réussit à se faire virer du tournage de Usher pour avoir été très critique envers Epstein. La même année, il crée un ciné-club à l'université de Madrid, écrit des nouvelles, un scénario, bref, une bouillonante activité.

Toujours en 1928, sa mère lui prête suffisament d'argent pour qu'il tourne son premier film avec Dali, "Un chien Andalou", il sera projeté en privé pour Man Ray et Aragon qui, étonnés, décident de commander une projection pour le groupe des surréalistes. Dans la salle, Picasso, Le Corbusier, André Breton, Max Ernst, Eluard, Magritte, Cocteau, un public, disons... Exigeant. C'est un très gros succès (pendant cette première projection, Buñuel s'était caché derrière l'écran pour, éventuellement jeter des cailloux sur ceux qui n'auraient pas aimé le film), le film sera projeté pendant presque un an.



Photo "L'age d'or"

"L'age d'or"

En 1930 c'est "l'âge d'or" qui fera parler de Buñuel, une projection fera l'objet d'une agression par la Ligue anti-juive et la Ligue des patriotes, deux organisations fascistes. Le scandale s'étends, et le 10 décembre 1930 le film est interdit, cette interdiction ne sera levée qu'en 1981... Buñuel va passer quelques mois à Hollywood, il y rencontre Chaplin et Eisenstein, y provoque un scandale en gachant une fête de Noël (il casse tout), et revient à Madrid, où il réalise "Terre sans pain".

Là, Buñuel va faire des centaines de choses différentes, production, montage, attaché d'ambassade à Paris, conseiller technique aux États-Unis. Mais les producteurs ont peur de ses convictions politiques (et le gouvernement demande à ce que la situation en Espagne soit occultée), du coup Buñuel est viré par Hollywood, il part pour New-York afin de travailler au musée d'Art Moderne. Il y travaille, entre autre, pour démontrer l'efficacité et le danger des films de propagande nazis (il utilise en particulier un film de Leni Riefenstahl). C'est là que Dali fait parraître son autobiographie, dans laquelle il ne ménage pas Buñuel et où il met l'accent sur son anticléricalisme et son Marxisme forcené, deux aspects de Buñuel un peu incompatibles avec un séjour aux États-Unis, les pressions se font de plus en plus difficiles à supporter, finalement Buñuel est contraint de s'exiler au Mexique.

C'est une longue et profilique carrière qui démarre, récompensé à Cannes et dans d'autres festivals. Parmi ces nombreux films, le remarquable "Los Olvidados", "El" , "La vie criminelle d'Archibald de la Cruz" ou encore "La mort en ce jardin". Ce n'est qu'en 1961 que Buñuel se voit proposer un tournage en Europe, il s'agit de "Virdiana", qui obtiendra une palme d'or mais surtout provoquera de gros remoux politiques, diplomatiques et religieux. Le film ne sortira en France qu'en 1962, après avoir connu un gros succès en Belgique, aux États-Unis ou en Angleterre. Suivront "L'ange exterminateur", "Le journal d'une femme de chambre" et son dernier film mexicain, le surprenant "Simon du désert".

Buñuel fini par habiter à Mexico et vient régulièrement tourner en France, en particulier avec Jean-Claude Carrière. "La voie lactée", "Belle de jour", "Tristana", etc. Il reçoit l'oscar du meilleur film étranger pour "Le charme discret de la bourgeoisie" et choisit d'arrêter sa carrière de réalisateur en 1976 avec "Cet obscur objet du désir". Il décède le 29 juillet 1983 à Mexico et laisse une filmographie dont "l'anarchie" (qui ne saurait masquer l'unité) lui ressemble beaucoup.

Coup d'oeil sur Buñuel








Affiche "Le fantôme de la liberté"

Note : le texte de cette section est déjà paru dans la revue Hors Champ.

J'EN AI MARRE DE LA SYMÉTRIE. C'est la première phrase de Jean-Claude Brialy dans "Le fantôme de la liberté", et elle annonce bien, chez Luis Buñuel, cette anarchie des idées qui lui servira d'étiquette probablement toute sa carrière. Malheureusement, cette face de sa nature ne reste trop souvent qu'en surface et on qualifie fréquemment certains de ses films d'absurdes, de bizarres. Pourtant il me semble que Luis Buñuel était quelqu'un d'extremement logique avec lui-meme et son génie réside justement dans le fait qu'il a su appliquer sur pellicule l'exacte mesure de ses sentiments.

À travers cela il a reflété admirablement cette quête qui l'habitait et qui le faisait partir à la découverte, non pas seulement de "lui-même", comme on le dit un peu conventionnellement, mais bien de sa propre perspective. Il a relaté, et questionné par le fait même, sa propre vision du monde. Et cette recherche de son obscur esprit, cette écriture, cette création comportait bien sur, une part d'instinct, mais il arrivait à l'encadrer, à la formuler, à lui donner du rythme. Ce qui est tout de meme fascinant, quand, dans ses films, on constate la densité et les nombreux paradoxes du dit esprit.

Luis Buñuel a ouvert au cinéma une grande dimension d'imaginaire. Une dimension qui plane au-dessus du réel et qui accomplit, au-delà de la brisure des tons, une démolition, un écroulement du discours pour laisser place au désir. Ainsi émergera souvent une confusion dans la succession des plans par rapport au sujet (brisure des tons). Cette notion du désir chez Buñuel reste souvent inateignable, elle ne fait que s'ériger confusément dans la tête de ses protagonistes sans jamais se concrétiser.



Photo "Cet obscur objet du desir"

Carole Bouquet et
Fernando Rey

Le titre et le contenu de "Cet obscur objet du désir" (où le personnage principal féminin, l'objet, est joué par deux actrices différentes) démontrent bien sa vision fragmentée de cette obsession qu'il n'appelera jamais fantasme.

Il y a aussi cette relation complexe qu'il entretenait, avec fureur, entre le temps narratif et le temps fictionnel, et qui a fait explorer au spectateur une avenue, à mon sens beaucoup plus lucide et travaillée qu'un exceptionnel "Hiroshima mon amour" par exemple. La forme d'un retour en avant est moins transparente et plus juste. Cette friction des temps par Buñuel évacue certaines bases de linéarité à la pensée qui a tendance à se conforter, ou se réconforter, à l'intérieur des rassurantes illusions temporelles et historiques.

Cette extraordinaire accumulation des transgressions est une des grandes richesses de son cinéma et laisse place, à travers les mouvements agressifs, intriguants, doux et pervers du surréalisme, à de nombreuses réfléxions. Par exemple, dans ses films, l'apparition soudaine d'animaux peut nous laisser entrevoir qu'autour de l'humain s'édifie tout un monde qui prend valeur symbolique, un microcosme, une haute structure qui dans son ensemble offre une vision apaisante et colérique à la fois...

Prenons aussi le fait qu'il se faisait un point d'honneur, dans presque tous ses films, d'afficher dans le scénario au moins une fausse information historique. Comme si l'ordre établit des choses, entre la naissance et la mort, n'avait pas d'importance. Le but de l'exercice n'étant pas de rester dans les limites du réel et de la vision commune, mais de s'en détacher afin de mieux l'observer et peut-être la comprendre. Une des petites victoires de l'homme résidant éventuellement dans ce genre d'actes en quête de sens.

Photo "Los Olvidados"

"Los Olvidados"

Les films de Buñuel sont impreignés d'une espèce de nausée. Comme si certains sentiments étaient trops forts... N'a t-on pas un peu mal au coeur en regardant certains de ses films ?

Le cinéaste semblait sans cesse chercher à recréer un "malaise de vie". À travers les institutions, l'église, la mort. Tout cela en franchissant plusieurs limites mais toujours en gardant bien élevé le drapeau de ses valeurs. "Los Olvidados" est d'une grande cruauté mais aussi d'une humanité profonde, qui pourrait presque servir d'exemple. Ainsi il était capable, à travers des images cruelles, de faire ressortir une certaine morale. Paradoxe ? Oui, comme toute son oeuvre. Un cinéma qui nous a offert beaucoup de questions mais aussi plusieurs réponses, celles-ci se trouvant toujours dans le regard de l'observateur, du spectateur. Tout comme dans la perspective tranchante de Luis Buñuel. Une perspective en deux éléments distincts et contradictoires, séparés par une ligne disséquante qui, elle même, s'ouvre sur un autre univers. Comme un oeil coupé et coupant.

Filmographie :


Photo "La fièvre monte à El Pao"

"La fièvre monte à El Pao"
Y'a de quoi !


Quelques anecdotes :


  • Vers la fin de sa vie Buñuel avait des problèmes auditifs et, ainsi, il laissait la porte de sa chambre d'hôtel toujours débarrée à l'intention de ses différents collaborateurs... C'est comme ça qu'un jour, Jean-Claude Carrière, son scénariste attitré, entre dans sa chambre et fait la découverte suivante : Luis Buñuel gisait à terre, chemise ouverte, apparemment décédé. Dans tous ses états il s'approche du corps et... Quelle ne fut pas sa surprise de voir soudainement le défunt ouvrir les yeux et se redresser. Buñuel avait juste envie de déconner...

  • C'était en 1973, et Buñuel était en nomination pour l'Oscar du meilleur film étranger avec "Le charme discret de la bourgeoisie". Une poignée de journalistes est présente et la grande question arrive : M. Buñuel croyez-vous gagner le prix ?
    Et celui-ci de répondre :
    " Mais bien entendu ! J'ai déjà donné 50 000 dollars aux américains et je leur ai promis 50 000 autres dollars après réception du prix..."
    Cette déclaration fit les grands titres des journeaux culturels et un petit scandale s'en suivit, mais finalement Buñuel remporta l'Oscar. Après l'avoir gagné il fit la déclaration suivante :
    "Voyez, les Américains ont bien des défauts mais ce sont des gens de parole !"
    Sous forme de blague le vieil anarchiste surréaliste venait tout de meme de déclarer qu'on pouvait acheter le sacro-saint Oscar... (Note : Il faut savoir qu'un Oscar se gagne aussi en achetant des espaces publicitaires dans les journaux, ce qui, en 1973, ne devait pas coûter bien loin de 50.000 à 100.000 dollars)

  • Une autre petite déclaration à la presse à la suite de la sortie du film "L'Ange Exterminateur" :
    "Mesdames, Messieurs, tout ce que je peux vous dire sur ce film c'est que l'ours n'est pas un symbole de l'Union Soviétique"

Bibliographie :


  • Luis Buñuel, par Charles Tesson, aux Éditions Cahiers du Cinéma.
  • Luis Buñuel, par Raymond Lefèvre, aux Éditions Edili F-9
  • Luis Buñuel, par Frédéric Grange et Carlos Rebolledo, aux Éditions Universitaires.
  • L'oeil de Buñuel, par Fernando Cesarman, aux Éditions Dauphin.
  • Luis Buñuel, par Ado Kyrou, aux Éditions Seghers "Cinéma d'aujourd'hui".

Simon Galiero
Kronos

Retour